Viens comme tu es et repars dans un bang

Publié le par Le Zouave

Grenoble, vendredi 18 février 1994.

Dans quelques jours j'allais passer une semaine à Salamanque et quelques semaines après, en avril, je me ferai londonien pour la même durée.

Mais pour l'heure, année du baccalauréat oblige, nous voilà, petits lycéens en car à visiter le Salon de l'Étudiant à l'Alpexpo. Nirvana, ce groupe de Seattle, jouait au Summum le soir même. En rentrant sur le parking de l'Alpexpo, mon cou se tordait pour apercevoir un bout de mycose, en particulier celle qui se loge entre les orteils.

Comme tout le monde, je découvrais ce mot idiot, grunge, label inventé pour mettre une étiquette sur cette colère crasseuse (oops, voilà que je m'y mets moi aussi) des p'tits gars américains comme Pearl Jam, Soundgarden ou encore Alice in Chains.

Le ticket grenoblois.

Le ticket grenoblois.

Moi ce dont je me souviens c’est que nous dansions, c’est que nous gigotions nos corps ingrats mais pas encore gras sur ces groupes, ainsi que d'autres bien de chez nous, depuis l'automne 1991. Qu'est-ce que c'est l'automne 1991 ? C'est la rentrée au lycée, c'est nos premiers parfums très cheap (voir aussi par ailleurs mes aventures encocotées à Voiron).

Hello, Hello, Hello, How Low Hello, Hello, Hello With the lights out, it's less dangerous Here we are now, entertain us I feel stupid and contagious Here we are now, entertain us

On maquillait donc nos boutons comme on pouvait et les parfums bon marché nous accompagnaient tout le long de nos acnés lycée. On pensait faire diversion. Bien avant que le mot grunge n'apparaisse, on se laissait déjà aller à se faire pousser le gras à longueur de cheveux.

Gainsbourg était mort, on avait survécu à notre première guerre du Golfe et il était temps de descendre nos premières bières. Forcément notre bande-son allait d'abord être un gros doigt. Un majeur évidemment puisque nous étions encore... Nevermind !

Sous l'eau on est plus beau, sous l'eau on est moins laid.

Sous l'eau on est plus beau, sous l'eau on est moins laid.

Je fais le fanfaron là, à placer Nirvana au devant de la scène mais c'est aussi pour les besoins de cette bafouille. Mais sans l'influence de mon beauf d'alors, je serais resté coincé en Albion. J'ai eu du mal, les années d'après encore d'ailleurs, à me tourner vers le continent américain pour autre chose que la soul, le jazz, le hip-hop...

Mais heureusement, des petits lutins, pixies agités, venaient me rappeler de ne pas lâcher l'affaire et de regarder un peu plus loin que R.E.M.

Et les mois passaient sans que rien de nouveau ne semblait sortir d'Angleterre. J'allais m'en mordre les tympans quelques années plus tard, à la fac, quand je découvrirai, à rebours, la douce et crispée révolution qui s'opérait alors dans la région de Bristol, à Londres ou encore... en Islande.

En attendant, les Spin Doctors valsaient entre deux noidésireries. Mais Nirvana, dont j'aimais déjà (si, si) beaucoup l'humour et la nonchalance (hard euphémisme !) marquait de plus en plus les esprits et par la même occasion des points chez moi. Grâce à Nirvana, je lâchais enfin, peu à peu, les baskets aux Guns N' Roses, aux Doors et même aux Beatles que je commençais à découvrir. Sauf que pour ces deux derniers groupes, via Lennon et Morrison, la bande à Kurt Cobain et Kurt Cobain en particulier, allait m'y renvoyer de plein fouet.

En 2006, par amour pour Kurt, Daniel Johnston et le diable, j’achèterai le même tee-shirt.

En 2006, par amour pour Kurt, Daniel Johnston et le diable, j’achèterai le même tee-shirt.

La rentrée de septembre 1993 fut comme un automne qui puait de la gueule.

J'inaugurais ma première peine de cœur avec celle dont je récupérais néanmoins le frère mais dont je perdais les bisous. On aurait le temps de mille fois se rabibocher et de se perdre à nouveau. Jusqu'à ce que reste le plus beau, l'amitié.

J'avais. je dois dire, gentiment lâcher la grappe aux zaméricains. Je n'en mettrais pas ma main ni le reste à couper mais je pense que j'avais dû retomber sous la (bonne) influence de mon anglophile d'ami de maternelle. Je retournais donc au bercail, en Grande Bretagne et en Irlande, à mesure que je tombais pour les p'tits gars de Liverpool. Je ne savais pas encore que ces derniers figuraient dans le panthéon de Kurt Cobain.

Pendant son enfance, son entourage lui offre de nombreuses cassettes audio des Beatles, Kurt se passionnant pour le groupe anglais qu'il écoute en boucle. Quand il se met à composer ses propres chansons, elles en subissent naturellement l'influence. Ainsi, About a Girl, ballade à la « mélodie carillonnante et au refrain ironique », et Dumb rappellent les « les mélodies simples et lumineuses » des Beatles.

Dans ses "Journals", Kurt avait listé ses cinquante albums préférés sous le titre "Top 50 by Nirvana".

Dans ses "Journals", Kurt avait listé ses cinquante albums préférés sous le titre "Top 50 by Nirvana".

L'esprit flottant entre Liverpool et Londres, je ratais donc plus ou moins la sortie de In Utero. Mais comment passer à côté d'un tel album où Nirvana commençait à peine ce que les Foo Fighters feront à leur manière, ce à quoi Kurt Cobain lui-même s'auto-destinait ? Faire de la pop sans que pop (shebam ! plop ! wizz!) ne soit un gros mot.

Et puis au détour d'une fausse douceur, mon cœur se (re)tournait vers mes adolescents de parents. Cobain citait, s'il vous plait, Leonard Cohen. Que demander de plus ? Rien, il fallait juste foncer tête baissée.

Give me a Leonard Cohen afterworld So I can sigh eternally

Je rendais totalement les armes lorsqu'au tout début du mois de février 1994, je voyais à la télé quatre rockeurs (Pat les avait maintenant rejoint) habillés exactement comme mes cafards de Hambourg et des caves suintant la mycose, en particulier celle qui se loge entre les orteils, de Liverpool. Regardez plutôt, Antoine déconne mais pas longtemps.

Comme au Cavern, cravates incluses.

Comme au Cavern, cravates incluses.

Je n'oublierai JAMAIS ce moment de télévision. Jamais.

Mon père grince des dents mais, comme tout le monde, il est soufflé par la qualité des titres interprétés. Pour une fois, je lui dis, j'ai mes Pink Floyd à moi et ils sont là, jeunes et vivants.

Plus pour longtemps.

La suite vous la connaissez. Je passe tout près d'eux deux semaines plus tard à Grenoble mais totalement incapable financièrement et adolescèrement d'y assister.

Et puis... entre Salamanque et Londres, j'avais un bac à passer.

Les Spice Boys.

Les Spice Boys.

Seattle, vendredi 8 avril 1994 La police trouve un corps et un monde entier d’adolescents trouve leur Morrison, leur Hendrix ou leur Lennon. Leur idole rock et leur idole rôle.

Bang. bang, you shoot me down. Cobain est mort, Cobain est vivant. Pour toujours.

Il cite Neil Young dans sa lettre d'adieu. Ok, je note le nom alors. Bien m'en a pris !

 

Le printemps est acide mais nous rapproche d'un improbable oasis. Collusion des dates de la petite histoire de la pop et du rock, le 11 avril, trois jours plus tard, Supersonic viendra percer nos tympans abîmés par Nirvana. Le match de ping-pong musical au-dessus de l'Atlantique repart pour un nouveau set. Service aux zanglais.

 

Et puis novembre viendra comme la mort qui nous attend mais en attendant, quel cadeau. C'est la sortie du mythique MTV Unplugged in New York. Non seulement il s'est présenté à nous tel quel, tel qu'il était mais il repart dans un bang de toute beauté où se croisent son fantôme et Bowie. Les esprits de Robert Johnson et Leadbelly ne sont pas loin.

Je ne sais pas combien de temps la vidéo restera disponible sur internet mais voici l'intégralité de ce concert. C'est notamment en le visionnant que l'on se rend compte de la distance et de la tonne d'humour que ces gars avaient lorsqu'ils étaient ensemble.

Vingt ans après, la brûlure du fusil au fond de la gorge est toujours aussi intense. Beautiful Kurt.

Viens comme tu es et repars dans un bang

Publié dans musique, écrits

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article