L'homme qui n'existait presque plus

Publié le par Le Zouave

Je l'ai connu, je l'ai connu.

Cet homme qui n'existait presque plus.

Je pense qu'on a toutes et tous croisé un jour cet homme-là. Vous savez le sauvage qui grogne dans le train. Celui qui a le déguisement du clochard mais qui dort chez lui le soir. Seul. Celui qui est un petit spectacle de discrétion dans la rue. C'est bien connu, ces gens qui n'existent presque plus, on ne les regarde pas. On ne les voit plus.

Moi je l'ai connu il y a plus de sept ans et c'était le frère du papa de la maman de ma fille.

On m'a dit plusieurs fois que comme les fleurs qui fanent, il s'était mis à faner, tout doucement, il y a de cela vingt ans. C'est bizarre les gens qui fanent, ils vivent tout près de nous mais en même temps, ils ont les pieds au bord d'une falaise qu'on ne voit pas. Ils font des petits pas au fil des mois et bientôt, ils sont tout près du précipice. Leurs pétales commencent à tomber dans le vide. Sans faire de bruit. Ou alors le bruit d'un pétale qui tombe de très haut.

On ne peut alors plus faire grand chose que de se dire que c'est comme ça. Que le temps passe et que même les fleurs les plus sauvages se fanent.

L'homme qui n'existait presque plus

Cet homme-là je l'ai connu parce qu'il était toujours là. À chaque anniversaire, à chaque repas de famille. Bien sûr, il fallait faire des efforts. Oh pas nous. Mais l'un de nous, le plus frère, traversait la ville pour aller dire que ce samedi, ce dimanche, on se retrouverait autour d'un gâteau, d'une montagne de viande ou d'une salade de pommes de terre. Le téléphone n'existe pas quand on n'existe presque plus. Les sonneries sonnent dans le vide. Ou ne sonnent pas.

Alors, inévitablement, le jour d'anniversaire ou de fête, on savait qu'il serait là. On savait aussi qu'il aurait économiser les jours d'avant pour, une fois arriver à la gare de Köpenick, acheter un petit bouquet tout laid mais beau. Vous voyez l'image ci-dessus ? Dans chaque gare berlinoise, il y a des petits fleuristes qui sont presque tous vietnamiens. Qui n'y a jamais acheté un bouquet à la va-vite ? Le fleuriste ou sa femme emballent alors les maigres fleurs dans un papier marron tout fin.

Combien d'anniversaires ont ainsi été fêtés ? Une main empoignant le papier mouillé, froissé et qui est en train de se déchirer. Et une autre sur l'épaule de cet oncle au regard de vieux peintre français.

L'homme qui n'existait presque plus

Lui et moi parlions un mélange d'allemand, d'anglais saupoudré ici ou là de français. Il aimait parler anglais, une partie de sa famille avait émigré en Grande-Bretagne. Il avait aussi connu la France. Au travers d'une femme sans doute mais surtout par son amour pour la peinture. Il connaissait moult détails des vies de Manet, Picasso ou encore Cézanne avec qui il partageait ce regard qui disait toute une vie.

Mais il ne m'a jamais dit qu'avant de faner lentement, il peignait. Il adorait ça et ses mains que j'ai toujours vu danser en tremblant, avaient mille fois accompagné une autre danse, plus assurée, celle du pinceau. On n'a jamais eu l'occasion d'en parler. Ou plutôt, je n'ai jamais créé cette occasion. Lorsque nous nous sommes connus, il m'a souvent amener sur les routes de Provence dans cette France fleurie et éternelle qui n'existe plus que dans la tête des doux rêveurs. Et puis, petit à petit, nous avons de moins en moins échangé. La fleur se fanait et moi... moi.. je regardais ailleurs. Parce que les gens qui n'existent presque plus, on ne les regarde pas. On ne les voit plus.

Noël 2015

Noël 2015

Ce soir, je regardais les photos de Pâques, de Noëls et d'autres anniversaires. Il est toujours là mais on ne le voit jamais vraiment. Parfois on voit ses jambes puis un de ses bras, là au fond, à droite. Il est toujours flou car quand on s'efface, le flou est le passage obligé. Sauf sur la photo ci-dessus qui date d'il y a quelques semaines. J'ai eu la chance de lui offrir un livre sur Cézanne. Ou Manet. Je ne sais plus.

Avant d'arrêter de jaser à son sujet, je voulais juste écrire deux choses. Je me souviens des deux fois où il est venu chez nous faire ce qui ressemblait le plus à sa dernière activité sociale (son métier ?). Il était venu nettoyer nos vitres et nos fenêtres. Impeccables. Il y avait mis du temps mais il y avait surtout mis de l'ardeur. Et l'ardeur, pour un homme qui n'existe presque plus, c'est comme livrer son cœur.

L'autre chose c'est une scène répétée. À l'infini.

C'est l'été, nous buvons tous des bières en bouteille dans le jardin et il s'approche de moi. Il me conseille de toujours, toujours boucher le goulot avec mon pouce. Il me raconte comment une guêpe peut y rentrer et comment la fine bête peut alors nous tuer en nous étranglant. Il avait dû être témoin d'une scène similaire ou même en être victime lui-même. À chaque fois qu'il me répétait son conseil, il venait à manquer un mot, puis une phrase. Je savais bien ce qui se passait car on m'avait prévenu : j'avais près de moi un homme qui n'existait presque plus.

Publié dans écrits, perso

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michel 12/02/2016 10:24

Je ne suis pas toujours attentif sur ta page Facebook, je me rattrape avec ton blog que je suis régulièrement. Bonne journée.

Mathilde BOTELLA 11/02/2016 21:58

Un noel, un monsieur a qui on ne sait pas quoi dire et que l on fait semblant de comprendre... c est triste.