Un peu bébête

Publié le par Le Zouave

Il y a des moments qu'on n'oublie pas, gravés dans la mémoire comme on dit. Dans leurs moindres détails.

Grenoble, novembre 1996.

Je suis assis dans le bus,  au tout premier rang, en haut, sensation de vertige. Je... Ah non, les bus à deux étages n'existent pas à Grenoble. Ce devait être dans le tram alors. Mais sans étage. Et du coup je n'étais pas tout devant... 

 

Il y a des moments qu'on n'oublie pas, gravés dans la mémoire comme on dit. Dans leurs moindres détails. Bon je suis un humain après tout, pas un robot. Merde quoi.

Grenoble, novembre 1996.

Je suis dans le tram, ligne B. On remonte la rue Félix Poulat en direction du campus. Je sors probablement de la Fnac où j'ai perdu encore un peu plus de ma bourse étudiante. Pour chaque franc dépensé, je gagne en plaisir, essentiellement auditif. Bel investissement, ce plaisir dure encore aujourd'hui. Bouts de plastique qu'on me moque de conserver en 2021. Sauver les océans... quel dilemme.

Un peu bébête

Je suis donc assis dans le tram, probablement chacune des oreilles recouvertes d'un bout de mousse noire. Baladeur dans la poche intérieure de mon blouson en jean. Sony Discman D-191. Batteries rechargées. Piles rechargeables. Oreilles explosées. Oasis ou Blur. Ou plus certainement les Beatles. Le troisième volet de leur projet Anthology vient de sortir quelques semaines plus tôt.

 

Habitude que je tiens de je ne sais où et qui persiste encore aujourd'hui au grand femme de ma dame (ou bien l'inverse), je ne sortais pas de la Fnac sans avoir pris tous les prospectus et magazines gratuits qu'on pouvait y trouver. Près des caisses ou près de la sortie, je prenais le.... Je ne sais plus le nom, cinq ou sept feuillets imprimés sur du papier recyclé. Entre deux Petit Bulletin, je fourrais ça dans une poche, plus certainement un sac. Cela me permettait de me tenir au courant des sorties à venir, prochains albums, nouvelles tendances, noter des noms, rebondir sur ceux que je connaissais déjà. Ça finirait en boule de papier pour jouer dans les couloirs du Village Olympique.

Les oreilles, on l'a vu, étaient imbibées de son, le blues crasseux et lent de la version de travail de Helter Skelter. Sûrement oui. Sûrement. Il y a des moments qu'on n'oublie pas, gravés dans... Et cætera.

Mais les yeux ? Les yeux étaient déjà partis trottiner sur les pages arrachées à la Fnac. Trois lettres en majuscules attirent mon regard, NME. Pour New Musical Express. Fondé en 1952, jusqu'au début du vingt-et-unième siècle, le magazine anglais restera une référence pour la bonne musique pop (surtout rock). De l'autre côté de la Manche, le magazine était reparti, vent en poupe, avec cette fumisterie, la Brit Pop. Il y avait de quoi faire... alors ils avaient fait.

Que disait le NME, ou plutôt l'imprimé de la Fnac ? Que d'après le NME, dans quelques semaines sortirait un album qui sera une bombe. Ça, le NME l'écrivait au moins une fois par semaine. Pour un hebdomadaire, c'est beaucoup. Oui mais là le groupe était... français.

Quoi, comment ? (à prononcer avec la voix de la marionnette des Guignols de de Villiers qui trustait l'émission à cette époque)

Oui, un groupe français, un duo. Musique électronique. Ça avait tout pour éveiller mon intérêt car entre deux rockandrolleries et têteraideries je m'intéressais de plus en plus aux musiques électroniques.

Le NME avait été fier sur ce coup là car c'est à cause d'eux que le groupe avait choisir de s'appeler comme ça : Daft Punk. Trois ans avant, au mois de mai 1993, la précédente incarnation du groupe avait eu un de leur single chroniqué dans le célèbre magazine musical britannique. Le groupe s'appelait Darlin', en hommage à la chanson des Beach Boys que je découvrirai bien des années plus tard (le groupe et encore plus tard la chanson). La critique, laconique, utilisait cruellement ces mots pour parler de leur single : un déchet punk un peu bébête

Un peu bébête

Les deux parisiens Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo n'oublient pas. Ils baptiseront leur prochain projet, uniquement électronique, de ce nom là.

Arrive janvier et déjà de Paris à Londres (à Grenoble aussi), tout le monde se dandine sur Da Funk, premier extrait de l'album.

 

Le 20 janvier 1997. La Fnac. Carte adhérent. Rayon musique. Nouvelle sortie. Daft Punk. Homework.

Exemplaire vinyl acheté dans les années 2010.
Exemplaire vinyl acheté dans les années 2010.
Exemplaire vinyl acheté dans les années 2010.

Exemplaire vinyl acheté dans les années 2010.

La liste de titres est devenue mythique. Le Sony D-191 est fidèle au poste. Je me vrille les oreilles sur Rollin' & Scratchin', je remue du popotin sur Daftendirekt, je fredonne sur Around The World, je suis en terrain familier sur Revolution 909 (number nine). Bientôt je rencontrerai Thibaut et on partira à l'assaut de Bristol, Londres et Manchester depuis son appartement rue Joseph Rey. On entend les trains arriver en gare aux rythmes de plus en plus électroniques. Il achète une petite console midi Monogram Creative. On se prend pour Daft Punk ou les Chemical Brothers.

Je ne la reverrai qu'une fois cette console. Ce sera dans une autre vie, un autre pays. Douze mois plus tard sur Inis Mór. Thibaut, les cheveux et le visage trempés par le crachin irlandais, est à genoux au bord d'un chemin, pas loin des falaises de Dun Aengus. Il veut sampler le son du vent et de la pluie en y ajoutant un beat puis deux puis trois. Dans ma tête ça sonne comme du Björk mais ça ne ressemblait sûrement pas à grand chose.

 

Les sorties de chaque album du groupe continueront à ponctuer ma vie. En mars 2001 je suis encore à Bordeaux. Yann, l'ami pas le collègue (private joke). Passionné de musiques électro. S'envole et sort Discovery. Le pied ! No limit. L'exubérance des solos de guitare hard rock des années quatre-vingt, les claviers doux et synthétiques des années soixante-dix. Van Halen allume 10cc.

Et puis en 2003 viendra le complément, le dessin animé Interstella 5555. Les choses ont changé dans ma vie depuis. C'est simple, nous sommes les rois du monde. Nous, c'est Yann et moi (Punk et Daft). Nous n'enregistrons rien mais on survole nos presque trente ans. Les rois du monde je vous dis. Soirées. Musiques. Rencontres. Peu à peu l'électronique laisse sa place aux palpitations des musiques et du monde.

Le duo parisien devient une industrie, se lance dans la robotique. Nous on reste humains, après tout. L'album Human After All sort en 2005 mais c'est un mensonge, je décroche.

En mars 2006, paumé au Pérou, je fais la rencontre de Daniel, un ingénieur du son danois. Nous faisons le Chemin de l'Inca jusqu'au Machu Picchu. Le soir sous la tente la détente. Nous parlons musiques. Il connait Thomas Bangalter et me raconte comment la moitié des Daft Punk est venu à lui pour localiser un vieux modèle de synthétiseur pour l'enregistrement d'un morceau. Puis leur course en mobylette dans les rues de Paris (en portant toujours un casque bien sûr, sécurité oblige).

Et puis arrive le mois d'août 2006, je ne pouvais pas ne pas y être. Dublin, Marlay Park. Un déluge. Ma nouvelle copine et moi sommes trempés jusqu'à sa culotte. Qu'est ce qu'on était aller se foutre là, à attraper un rhume ou plus avec des milliers d'autres ? Mais il faisait doux ce soir et malgré les litres de flotte qui s'abattaient violemment sur nous, nous ne grelottions pas. Bientôt on serait toutes et tous en transe lorsque deux robots (qui visiblement ne craignaient ni la rouille ni l'electrocution) débarquaient sur scène.

Souvenir d'un temps où les smartphones n'avaient pas la même résolution d'images qu'aujourd'hui.

 

Bientôt ma copine et moi allions emménager ensemble. Un chat. Et puis le projet de quitter Dublin.

En 2013 quand sort Random Access Memories je n'écoute plus le groupe. Mais là je n'ai plus le choix, c'est le groupe qui vient à moi avec le carton planétaire Get Lucky. Et je remue à nouveau, un poil plus lentement, le popotin.

Aujourd'hui, le 22 février 2021, Daft Punk a annoncé leur séparation. Il fait gris dans mes cheveux mais ça me ramène dans ce bus à doubl... dans ce tramway grenoblois. Bleu et gris. Ciel et cheveux.

Ces deux titis allaient sortir une bombe. Je m'étais alors précipité au front et, grenade en main, j'avais sauté à pieds joints sur la bombe. Et dans l'explosion de son big bang, je partais en orbite dans ma vie.

Merci les Daft. Entre la pluie et vos beats, c'était une très belle aventure.

Publié dans musique, écrits

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