Entre les Murs : avant les Oscars

Publié le par Maxime

Les Inrockuptibles

 avaient rencontré les élèves/acteurs d’Entre les murs lors de la sortie du film en septembre dernier. Ces mêmes élèves sont aujourd'hui en route pour la cérémonie des Oscars, qui aura lieu dimanche prochain à Los Angeles.





Dans le hall du collège Françoise-Dolto, Angelica apparaît. Telle la maîtresse de maison, elle accueille le visiteur-journaliste d’un franc et sonore “bonjour” avant de disparaître dans un couloir. Entre les murs de la cour de ce petit collège ZEP (zone d’éducation prioritaire) du XXe arrondissement de Paris, les adolescents décontractés papillonnent et le principal adjoint, M. Simonnet (qui interprète le rôle du principal dans le film), arpente lentement son territoire, sourire aux lèvres. Sans les journalistes, photographes et autres caméras, la scène aurait des airs de fin d’année – classes vides, douce chaleur, soda et petits gâteaux –, mais cette journée ressemble plus à un rendez-vous d’anciens élèves.
 

Les gamins d’Entre les murs ont grandi. Manquent à l’appel Wei et Qifei, les deux élèves d’origine asiatique. Tous ont aujourd’hui entre 15 et 16 ans, et ont fait leur rentrée dans le secondaire ou en classes professionnelles. Leur rencontre avec le cinéma remonte au début de l’année scolaire 2006-2007. Deux ans. A l’âge ingrat, ça compte. Certains ont gardé leur tête de gosse mal dégrossi. Franck (alias Souleymane, fil conducteur dramatique du film) lit calmement les indications sur leur imminent voyage au Festival du film de New York.
 

Assis sur un banc, Rabah et Boubacar entonnent un rap. Arthur, le petit gothique aux cheveux dans les yeux, est méconnaissable en ado bien coiffé. Esmeralda, grande gueule attachante comme son personnage, et Angelica sont aujourd’hui des jeunes filles. “Je suis bien maquillée ?”, s’inquiète cette dernière auprès de l’attachée de presse. Deux autres se planquent dans un coin pour allumer une cigarette, semblant hésiter sur leur statut : acteurs, élèves ?
 

Laurent Cantet et François Bégaudeau jouent aux pions et se chargent de conduire la troupe pour la photo de une de Télérama du 20 septembre. L’après-midi durant, les jeunes acteurs d’Entre les murs se livreront facilement au difficile exercice des interviews. “Celui-ci parle bien ?”, s’enquiert une journaliste radio. Les élèves rétorquent : “Parfois les questions sont vraiment nulles, toujours la même chose, le Festival, notre meilleur souvenir, notre pire.” “Les journalistes sont flemmards, ils nous demandent si François est vraiment notre prof”… Rencontre dans une salle de classe avec Angelica Sancio, Burak Ozyilmaz, Henriette Kasaruhanda, Louise Grinberg et Laura Baquela, du bagout et le goût du débat.
 

 

Louise – “C’est pas parce qu’on a fait ce film qu’on est devenus des…
 

Burak – … génies…
 

Angelica – … des enfants stars…
 

Louise – C’est assez flippant quand les gens posent des questions comme si on était les porteparole d’une génération, des quartiers…
 

Angelica – Comme si le film représentait tous les quartiers, tous les collèges ZEP…
 

Laura (sceptique) – Ben… un peu, non ?
 

Angelica – Non, je pense pas. Ce n’est qu’une fiction. Les classes sont pas gérées comme ça.
 

Louise (contestant) – Pour moi, ce film est sûrement très proche de la réalité. Mais François est un type de prof que nous n’avons pas eu, c’est tout.
 

Angelica – Un film avec beaucoup d’exagération.
 

Louise – Une exagération nécessaire parce que ce n’est pas un documentaire.
 

 

 

 

Le casting
 

 

Burak se souvient de la première fois où Cantet et Bégaudeau sont entrés dans sa classe : “On ne connaissait pas Laurent… enfin, c’était pas un réalisateur très connu. Je me suis dit : ça va être un petit truc.” Au cours de l’année scolaire 2006-2007, ces cinq élèves et certains de leurs camarades de Dolto se rendront à l’atelier d’improvisation du mercredi monté pour former la classe idéale. Avec ses grandes gueules, ses mauvaises têtes, ses bons élèves, ses cancres, ses timides, ses effacés, ses têtes de Turc…
 

La personnalité des élèves a parfois inspiré le réalisateur et le scénariste-acteur.“Louise, c’est la première de la classe. Et elle traîne avec des racailles, des élèves qui travaillent pas bien…”, explique Burak. “Des racailles, peut-être pas quand même… t’es gentil”, tempère Louise avant de préciser : “Mais rien de ce que je dis dans le film ne vient de moi. Il y a beaucoup de textes dictés par Laurent.” Dans ces ateliers, les élèves improvisaient à partir de scènes de cours souvent tirées du livre éponyme de Bégaudeau, ex-prof de français dans un collège du XIXe, ou s’exerçaient oralement dans des débats d’argumentations contradictoires.
 

 

Burak – On se mettait par deux pour défendre le réchauffement de la planète ou l’homophobie. Louise, t’avais défendu les blondes, non ? Avec Laura, on devait s’opposer au fait que les homos aient des enfants.
 

Louise (indignée) – T’étais contre ?
 

Burak – Ouais, je suis contre. Bref, on en débattra après.
 

Louise (riant) – On va s’engueuler après. Sinon, il y avait aussi des débats sur…
 

Burak (moqueur) – … genre le génocide arménien…
 

Laura – Le réchauffement planétaire, c’est inquiétant…
 

Henriette – D’ailleurs, Laura, ce que tu as mis tout à l’heure m’a déçue.
 

Burak – T’as mis quoi ?
 

Laura – Du déodorant en bombe, ça détruit la couche d’ozone.
 

Burak – Non, mais on va pas non plus chacun s’arrêter de…
 

Laura – C’est exactement ce type de raisonnement qu’il ne faut pas avoir !
 

Louise – Il faut une prise de conscience collective.
 

Henriette – D’ici quelques années, on va mourir dans un tsunami avec la fonte des glaces…
 

Angelica – Moi j’habite à Belleville, c’est en hauteur…
 

 
 

 

 

L'école
 

 

Dans le film, Burak et Louise jouent les bons élèves, attentifs, assis au premier rang. Angelica et Laura font partie du ventre mou d’une classe, de ceux qui se battent avec la moyenne. Henriette joue l’élève à côté de laquelle passe le prof. Discrète, elle paraît attentive mais finira par avouer à François Marin, son prof de français et prof principal, n’avoir rien appris car rien compris. Dans la vie, ces cinq-là ne sont ni en échec scolaire ni indisciplinés. Ils sont aujourd’hui en seconde dans des lycées différents. “Dans le film, on se trouve débiles. En 4e, on n’a pas idée de demander : “c’est quoi, la puce à l’oreille ?” A partir de la 6e , il y a des questions que tu ne dois plus trop poser”, explique Angelica. Burak nuance : “Condescendance, je ne savais pas ce que ça voulait dire.” A la sortie de son interview avec d’autres jeunes acteurs, une journaliste déclare, ironique : “Ils ne m’ont pas vraiment parlé de l’école, enfin, ils n’avaient pas de discours victimisé sur l’école. C’est mon rédacteur en chef qui va être déçu…”
 

 

Burak – On va pas vous dire que l’école ça pue. Franchement, on l’a trop entendu…
 

Angelica – Faut arrêter avec le cliché que tous les élèves pensent que l’école c’est nul… L’école, bon, certes, t’es obligé d’y aller. Voilà. Perso, ça me dérange pas. Je me suis fait plein d’amis, des super potes…
 

Laura – Après, on apprend des choses aussi…
 

Angelica – Si tu vas pas à l’école, t’as rien, t’as pas d’avenir.
 

Louise – Ben, c’est évident.
 

Laura – C’est comme ça que tu te fais ta culture. T’apprends plein de choses en histoire et même en maths.
 

Burak – En maths t’apprends à réfléchir, en français t’apprends la langue du pays où tu… enfin…
 

Henriette – T’apprends à parler correctement, c’est tout.
 

Angelica – L’école, c’est important. Y en a plein justement qui se battent pour faire des écoles dans leurs pays.
 

Laura – En plus, c’est une des seules choses qui est gratuit…
 

Burak – … te.
 

Louise (hésitante) – Gratuiii…
 

Burak – … te. Une école…
 

Angelica – Eh, vous ! Je parle !
 

Laura – C’est “gratuit” ou “gratuite” ?
 

Louise (répétant) – “L’école est gratuite”.
 

Burak (répétant) – “C’est une des seules choses qui est gratuite”.
 

Henriette – Gratuit… Pffff.
 

Louise (prenant l’accent africain) – “L’écowle gwatwi”.
 

Laura – Genre avec un “e” ou un “i” ?
 

Angelica – Tu ne sais pas parler français.
 

Henriette – L’école gratuit avec un “e” ?!!
 

 

 

“J’ai choisi Dolto pour le quartier. Le XXe avait cette diversité que je cherchais et une équipe qui a immédiatement adhéré au projet”, raconte le réalisateur Laurent Cantet. Les élèves de cet établissement ZEP “mélangé” mais “sans difficultés”, comme le décrit son principal, ont dans l’ensemble un meilleur niveau que ceux décrits par François Bégaudeau. Tous les profs du film sont profs à Dolto. Dans une des scènes, Vincent Caire craque devant ses collègues, épuisé par ses élèves. Dans la réalité, il est en charge du DSA (dispositif de socialisation et apprentissage) du collège Françoise- Dolto. “Un nom barbare pour désigner une structure pour les élèves en difficulté”, s’amuse-t-il. Ce dispositif accueille pendant huit semaines de l’année des groupes de six à huit élèves de 6e pour lutter contre l’échec scolaire.
 

 
 

 

Les profs
 

 

Angelica – Ils doivent souffrir avec certains.
 

Laura – Ils souffrent trop les profs !
 

Burak – Moi, j’aurais claqué les élèves…
 

Laura – Je serais un nazi.
 

Angelica – Je serais une grosse dictatrice… Les élèves ne feraient qu’écrire…
 

Laura – L’équipe de Dolto est géniale. Ils ont du courage. Même les profs d’EPS vont t’aider à faire tes devoirs.
 

 

“A Dolto, les profs s’entendent très bien, beaucoup ont la volonté de faire avancer les choses, de s’impliquer dans le processus éducatif. Tous les profs présents dans le film n’ont pas choisi d’être en ZEP, mais ils ont tous choisi d’y rester”, raconte Vincent Caire. En posant sa caméra dans la salle des profs, Cantet a fait accéder les élèves à leur alcôve secrète et leur humanité. “Je ne savais pas qu’ils parlaient autant de nous”, dit Laura. Au début du film, un prof met un nouveau dans la confidence en distinguant sommairement sur sa liste “les gentils” et les “pas gentils”“On ne pensait pas qu’ils disaient ça”, s’étonnent les élèves. “Ils n’ont pas l’habitude que l’on soit cassant avec eux, d’entendre les profs les chambrer”, commente Vincent Caire.
 

Une autre scène a retenu l’attention des élèves. Un professeur apprend à ses collègues que la mère de Wei, sans papiers, a été arrêtée. La consternation gagne la salle. Sophie, jouée par Anne Langlois, prof de français à Dolto, coupe le silence en annonçant sa grossesse et, gênée, débouche le champagne. “Ça se fait pas. Deux minutes avant ils sont en train d’en parler. Ils ont tous oublié Wei”, s’indigne Angelica. “Une nouvelle grave, enchaînée avec une moins grave : c’est juste la vie. On en reparlera, de Wei. En réalité aussi, le père d’un élève a dû repartir en Chine”, commente Vincent Caire.
 

Les professeurs d’Entre les murs font une fixation sur l’augmentation du prix du café de la machine. “Le nerf de la guerre”, écrit Bégaudeau. A Dolto, Anne Langlois avait organisé une collecte pour acheter une Nespresso car elle en avait “marre du café dégueulasse”. “La récréation, on en a besoin peut-être plus que les élèves, à cause d’eux, même s’ils n’y peuvent rien. Certains gamins ont des difficultés qui leur échappent, qui dépassent le cadre de l’école : problèmes familiaux, personnels, les sans-papiers”, explique Vincent Caire.
 

 

 

Les sans-papiers
 

 

La question des sans-papiers est sans aucun doute celle qui touche le plus Angelica, Burak, Louise, Laura et Henriette. Dans le film, cette question est abordée. Laurent Cantet a souhaité montrer l’école comme “une caisse de résonance, un lieu traversé par les turbulences du monde” en opposition à l’idée de la “sanctuariser”. Les cinq acteurs connaissent bien les quartiers métissés de la capitale. Depuis deux ans, ils ressentent au quotidien la politique de chasse aux immigrés, de rafles aux abords des écoles des arrondissements du nord et de l’est parisien. Les parents de deux des élèves du film étaient des sans-papiers. Ils les ont obtenus juste après la divulgation de l’affaire dans la presse.
 

 

Louise – Les rafles à la sortie des écoles, c’est des histoires horribles.
 

Angelica – Tu vas chercher ta fille à l’école devant toutes ses copines et la police vient te chercher. C’est dégueulasse.
 

Burak – C’est pas humain.
 

Henriette – C’est pas des chiens, ces gens !
 

Laura – Ils veulent venir dans notre pays pour nourrir leur famille.
 

Angelica – C’est pas parce qu’il y en a deux ou trois qui viennent et foutent un gros bordel…
 

Louise – C’est pas le problème. Le problème, c’est la manière de régler cette question alors qu’il y a d’autres moyens.
 

Angelica – On n’est pas obligé de traiter tout le monde pareil. Chacun est un cas différent. On devrait traiter les gens cas par cas. C’est trop des manières à la nazi.
 

Tous (sauf Angelica) – Mais non !!
 

Henriette – On ne peut pas comparer la politique de Sarko avec la politique d’Hitler, même s’ils sont petits tous les deux.
 

 
 

 

 

Nicolas Sarkozy
 

 

Point de consensus, ces adolescents ne portent guère Sarkozy, son gouvernement et sa politique dans leur coeur. En écho à son omniprésence, il revient régulièrement dans leurs conversations. Angelica remarque que depuis qu’il est président il n’y a plus de frites à la cantine. Et quand Laura se moque de Carla Bruni, elle l’arrête :
 

 

Angelica  Attention, si tu critiques la femme du président, y va t’envoyer en prison…
 

Henriette (imitant un avion) – Heureusement que t’es pas noire, sinon…
 

Angelica – Il te donne même pas Air France, hop, dans la soute…
 

Burak – Non, Air Africa…
 

Henriette – Air Turquie pour toi… (Rire général)
 

Burak – Arrêtez, ça se fait pas. On critique trop…
 

Louise  On l’aime beaucoup le président…
 

Laura (feignant l’indignation) – T’as dit quoi, là ?
 

Henriette – Toi, tu vas retourner en Russie… Il reste combien de temps avec Sarko, trois ans ?
 

Laura – Il va repasser, si ça se trouve.
 

Burak – Nous, on pourra voter, déjà.
 

Henriette – Laura, les nouvelles générations, elles seront là.
 

Laura – Moi aussi je pourrai voter, alors ?
 

Burak – Ben oui, on aura l’âge. Les 93, ils auront 18 ans.
 

Laura – Oui, mais même en décembre ? C’est quand la fin des inscriptions ?


Angelica – C’est en mai.
 

Burak – La fin des inscriptions, c’est souvent le 31 décembre.
 

Henriette – La nouvelle génération, on n’aime pas le gouvernement d’aujourd’hui.
 

Louise – On n’est pas porte-parole de la nouvelle génération.
 

Henriette – On a une opinion, on a le droit de la faire savoir.




 

 

Ils n’ont pas lu le livre de Bégaudeau, à part Louise qui l’a commencé sans le finir. Henriette lit Comme un roman de Daniel Pennac. “Il parle justement de l’école, de la lecture et des élèves qui n’ont pas forcément envie de lire.” Dans ce roman de 1992, Pennac raconte comment un prof, pour faire aimer la lecture à ses élèves, leur conseille de sauter des pages ou de ne pas finir les livres… L’attachée de presse interrompt Henriette ; en deux secondes, ils sont debout. Sauf Angelica qui traîne. Ses amis sont déjà dehors lorsqu’elle leur crie : “Eh, les gars, faut ranger les chaises. Comme ils me prennent pour leur esclave ! C’est la dernière fois que je fais un film avec eux.”
 

Publié dans cinema - images

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Commenter cet article

La Mi 23/02/2009 21:41

Je ne voulais pas aller voir ce film, prof 8 ans en Zep, pas envie de remettre ça , et puis le film est passé dans le quartier où j'enseignais  et j'ai eu envie d'y être. J'ai ressenti beaucoup d'émotions, j'ai été touchée jusqu'aux larmes, mais pourquoi donc? mélange de sentiments: le prof qui essaye de semer mais qui se casse parfois la gueule tout simplement parce qu'il a ses limites, élèves redoutables parfois mais aussi attachants et tellement spontanés qu'ils peuvent en 1mn vous anéantir ou vous ravir et puis tous ces petits riens qui font le quotidien d'une ZEP et qui font que nous n'y exercons pas le même métier que dans un établissement classique. Bien sûr il y a d'autres choses à voir dans ce film mais moi ces émotions là ont pris le dessus et je te les livre, entre les mots!

Maxime 24/02/2009 09:18


Oh merci pour ton message Marie. J'espère pouvoir voir ce film très bientôt. Merci, vraiment, ça fait plaisir à lire, entre les maux, les mots.