Moussa, lycéen : « Etre d'origine étrangère ne veut plus rien dire »

Publié le par Maxime

Article paru originellement sur Rue89 hier, lundi 11 mai 2009.

Ca serait bien en France si on pouvait donner un peu plus la parole aux jeunes. Au lieu d'en faire des crétins, des voyous ou des fils à papa... a priori.

Voici ce que disent des élèves de Bondy, en Seine-Saint-Denis, sur des sujets comme la nationalité française, la Marseillaise et la culture d'origine.

Par Chloé Leprince | Rue89 | 11/05/2009 | 20H18

 


Des élèves du lycée Jean-Renoir de Bondy, mai 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

 

Le 21 avril, le Haut commissariat à l'Intégration remettait à Eric Besson son rapport sur les valeurs de la République, qui fait large cas du rôle de l'école en la matière. Une semaine plus tard, une classe de Premiere ES du lycée Jean-Renoir de Bondy, en Seine-Saint-Denis, lançait sur le Web un projet intitulé « Vues migratoires ».

 

Ce récit multimédia a été mené sur l'année scolaire avec leurs profs d'histoire-géographie et de sciences économiques et sociales, et l'accompagnement de professionnels, dont Djeff Regottaz pour l'atelier vidéo financé par Sciences-Po et l'agence web Upian, qui se trouve être aussi partenaire de Rue89.

 

Au final, trente-six élèves ont raconté onze histoires de migrations, qui ont généralement prise avec leur vie personnelle. Fiction, documentaire, interview en plan-séquence, animation, débat scénarisé… L'ensemble, ultra éclectique mais plutôt bien ficelé, m'a donné envie de leur poser des questions.

 

Trois jours avant leur départ au Sénégal pour boucler le travail, j'ai rencontré au lycée des volontaires pour parler de la nationalité française, de la Marseillaise, de la culture d'origine et du regard qu'ils posent sur l'Hexagone.

 

 

Connaissiez-vous bien votre pays d'origine ?


Ferhat, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Ferhat, Français d'origine Kurde, dont la mère vient d'être naturalisée : « Je connaissais plus ou moins l'histoire de la Turquie, un peu par la famille, un peu par le journal Le Monde quand on parle d'Öcalan, le leader kurde, mais c'est rare. Je participe aussi souvent que possible aux manifs kurdes à Paris, je vais à des festivals. Je découvre un peu le folklore aussi, dans les mariages, par exemple. Avec la vidéo, j'ai appris plus de choses sur l'histoire de ma tante, qui a demandé l'asile politique. »

 

Moussa, Malien, arrivé en France à cinq ans : « Je vais au Mali tous les deux ans. Là-bas, je suis vu comme un touriste. »

 

Thomas, lycéen au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Thomas, Français de père chilien, né en France : « Mon oncle était opposant politique au Chili sous Pinochet, c'est lui qu'on voit sur la vidéo. On l'a envoyé en France parce qu'il risquait sa vie. Mon père, qui aidait la Résistance, l'a rejoint plus tard. Ce n'est pas du tout un mythe familial, on n'en parle presque pas. Je n'avais pas vraiment mesuré les risques qu'ils avaient pris avant de faire ce travail. »

 

Saïd, né en France de parents Algériens : « Je ne connais pas vraiment l'histoire de l'Algérie et ça ne m'intéresse pas beaucoup. Mes parents ne m'en ont pas parlé et je ne leur ai rien demandé. Je m'intéresse peu à l'histoire de toutes façons, à la culture non plus, et je n'ai pas grand chose d'algérien à part ce que je mange chez moi. Ce qui m'intéresse, c'est demain, c'est pour ça que j'ai fait un débat sur 2050. »

 

 

Que représente la nationalité française, pour vous ?


Moussa, lycéen au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Moussa : « Je vais demander la nationalité française. Ça ne me gène pas vraiment de ne pas l'avoir pour l'instant, mais c'est pour ce que je veux faire : m'engager dans l'armée. Pour le reste, c'est pas parce que tu es Français que tu n'es pas contrôlé, alors bon… »

 

Thomas : « Quand je suis ici, je suis Français ; quand je suis au Chili, je me sens Chilien. J'y vais presque tous les ans, un mois en février. Je vais me renseigner pour avoir la double nationalité. Pouvoir dire que je suis Chilien quand je suis là-bas. »

 

 

Des élèves du lycée Jean-Renoir de Bondy en mai 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

 

 


Etre « d'origine étrangère », ça veut dire quelque chose ?


Manon, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).

 

Manon, Française née d'un père Portugais et d'une mère Française : « Ça ne veut pas dire grand chose. Dans notre classe, il y en a vraiment peu qui ne sont pas “d'origine étrangère”. »

 

Alexandre, né de parents Français, pas d'origines étrangères connues : « Faut vraiment nous chercher au fond de la classe ! »

 

Thibault, né de parents Français, pas d'origines étrangères connues : « J'ai remarqué qu'à notre âge, pas mal d'amis se posent la question de choisir entre deux cultures. Il y a une grosse revendication par rapport au pays de leurs parents. »

 

Ferhat : « Ma mère me dit tout le temps de ne pas oublier qui je suis. »

 

Saïd : « Ça veut dire quoi ce que je suis ? Moi je suis d'origine française, c'est mes parents qui sont d'origine étrangère ! Je suis originaire de Bondy, je suis sorti du ventre de ma mère en France. Quand je suis là-bas, je ne me sens pas Algérien ! »

 

Youcef, né en France de parents Algériens : « Pour moi ça n'a pas de sens, “Français d'origine étrangère”. Je suis né ici, je me sens Français. »

 

Moussa : « Français d'origine étrangère, ça ne veut plus rien dire. Ça peut compter que pour ceux qui sont venus. Pas si t'es né en France. »

 

Manon : « Oui mais on a quand-même des origines. »

 

Moussa : « Non puisque tu ne parles pas portugais ! »

 

Des élèves du lycée Jean-Renoir de Bondy en mai 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

 

 

Diriez-vous que vous avez été élevés dans la double culture ?


Ferhat : « A la maison, on parle kurde. Mes parents voudraient que je m'intéresse encore plus à notre culture. »

 

Thomas : « J'ai été élevé en Français, ma mère est Française. Mais je suis presque bilingue. »

 

Saïd, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Saïd : « Mes parents parlent en arabe mais je leur réponds en français. Je suis né ici, je ne parle pas l'arabe et je ne ressemble pas trop à un Arabe. C'est juste pour la religion que ça change quelque chose. »


Moussa : « On me parle en bambara à la maison. Je le parlais, petit, mais j'ai commencé l'école ici et j'ai quasiment tout oublié de ma langue maternelle. Je ne l'apprendrai pas tant que ça ne me pose pas de problème. »



Ressentez-vous une forme de racisme de la part de l'administration, de la police, de l'école… ?


Youcef, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).

 

Youcef : « C'est pas une question de racisme : en sortie scolaire au Forum des images, le seul qui s'est fait contrôler, c'est Alexandre, qui est Français français. »

 

Saïd : « Imaginons que je sois policier, si je dois contrôler le maximum de gens pour trouver des clandestins, de toutes façons, je vais contrôler ceux qui ont l'air étrangers. C'est logique. »

 

Ferhat : « Y a quand même des personnes qui me donnent la haine. Au service des passeports, où j'accompagnais ma mère qui récupérait sa première carte d'identité française, un employé parlait super mal aux étrangers. J'ai voulu faire un scandale mais ma mère ne m'a pas laissé faire. »

 

 

La Marseillaise sifflée au stade, ça vous inspire quoi ?


Thbault, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Thibault : « Je pars du principe qu'on est quand même allés coloniser des pays et qu'ils sifflent à cause d'un sentiment d'exclusion. J'étais au stade, ce jour-là, au milieu des Tunisiens. Moi j'ai chanté, eux ils sifflaient, on s'est marrés. J'ai chanté pour l'engouement sportif mais faudrait changer d'hymne, c'est quand même barbare, et ça remue le couteau dans la plaie. »

 

Ferhat : « Je n'étais pas au stade mais je n'aurais pas su quoi faire à part siffler. On peut pas s'exprimer sur un stade, on peut que siffler. »

 

Alexandre, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy (Audrey Cerdan/Rue89).


Alexandre : « C'est l'Etat français qu'on a sifflé. C'est un chant guerrier, ce n'est plus d'actualité. Si on veut la paix, on ne peut pas rester dans l'ancien temps, comme ça. »

 

Thibault : « Après, faut bien voir que c'est notre regard de banlieusard, on voit forcément pas l'immigration comme plein d'autres gens. »

 

Moussa : « “La Marseillaise”, je ne l'ai pas chantée depuis le primaire, ça ne représente plus rien, pour nous. »

 

Saïd : « “La Marseillaise”, ça interpelle plus les médias si tu ne la connais pas quand tu es d'origine étrangère. »

 

Ferhat : « Tout est lié : la nationalité, les valeurs, la Marseillaise… Les valeurs, c'est ce qu'il faut connaître. Pour moi, si on est Français, y a des choses qu'on doit connaître, comme l'hymne. Moi, je trouve ça marrant que vous ne la connaissiez pas si vous êtes plus agée et que vous êtes Française française. »

 

 

Des élèves du lycée Jean-Renoir de Bondy en mai 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

 

 

 

Photos : portraits d'élèves du lycée Jean-Renoir de Bondy, mai 2009 : Ferhat, Thomas, Moussa, Manon, Saïd, Youcef, Thibault et Alexandre (Audrey Cerdan/Rue89).


Moussa, lycéen : "Etre d'origine étrangère ne veut plus rien dire" | Rue89

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