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Ce déjeuner au Morvan, ces années trop à droite...

Ce déjeuner au Morvan, ces années trop à droite...

C'était il y a quelques années.

La France avait déjà un Président de droite. C'est aujourd'hui un vieux monsieur sur lequel il serait facile de s'attendrir mais qui reste un fieffé coquin, même s'il vote à gauche. 

 

Mon père, comme il aimait le faire, m'avait dit qu'on allait manger dans un chouette endroit mais sans me dire où. C'était son goût de la surprise (éventée ou pas) qu'il m'avait déjà transmis. Nous nous retrouvons assis en tête à tête au  Vieux Morvan. On mange bien. Très bien. Probablement des oeufs meurette au vin blanc et leurs croûtons aillés suivi d'un tronçon de saumonette au beurre blanc. Ma mémoire vous surprend ? Je triche bien sûr, j'essaie simplement de reconstituer mon assiette alors que ma mémoire s'éfile en glaise.

Nous nous retrouvons assis en tête à tête au  Vieux Morvan. On parle peu. On s'imprègne de cet endroit dans lequel il était déjà venu. Pas moi. Après le dessert, nous sommes allés au Musée du Septennat. Je n'oublierai jamais cet après-midi dans la Nièvre.

 

Quelques mois plus tard j'allais quitter la France en me demandant bien quand est-ce que la gauche reviendrait au pouvoir. Avec Jospin, j'avais pourtant le sentiment que 2002 serait l'année du retour du socialisme à la tête de l'État. Tony Blair était encore beau. Je me trompais. Lourdement. Je me trompais de dix ans.  Ces dix années vont peser lourd.

 

Morts sous le sarkozysme.

Je ne vais pas faire la trop longue liste mais durant ces cinq dernières années j'ai perdu plus d'un amour, plus d'un ami. Des gens que j'admirais bien sûr mais aussi et surtout des petits bouts de moi.

Je pense ce soir à mon tête-à-tête au Vieux Morvan qui n'aura pas survécu à cette époque. Mais qu'il aurait eu le sourire ce soir ! Le plus beau des sourires. Je ferme les yeux et je le vois. Il me dirait qu'il pleuvait ce soir de mai 1981 *. Qu'ils avaient sorti la bouteille de champagne du frigo vers 19h30. Il me le redirait pour la dixième fois comme s'ils (mes parents) avaient été les seules personnes à avoir eu cette maligne et pétillante idée dans tout le pays. Mais surtout, par téléphone interposé, j'aurais entendu son sourire. Ce sourire. Et peut-être, qui sait, un peu de larmes et beaucoup d'émotions.

papa

 

Ce soir la joie a ce goût amer que laissent les pensées des êtres aimés laissés sur le chemin. Mais là-haut (oh là-haut !) quelle fiesta ! J'aimerais y glisser un oeil, si je pouvais. Alors vous comprendrez, vous m'excuserez, si ce soir je pense à mes petits fantômes du printemps 1981.

 

 

 

Mais nous sommes en 2012, c'est d'abord le soulagement de voir dégager cet homme plein de haine. Cela ne sera pas tous les jours roses (permettez moi la couleur) et les militants du FRont de Gauche seront là pour surveiller la politique socialiste. Mais ce soir c'est la joie. Le soulagement. Le regard dans le rétroviseur, mai 1981 c'est il y a trente-et-un ans, mais aussi tourné vers demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Comment François Mitterrand a appris son élection à la présidence de la République en mai 1981.

Le dimanche 10 mai 1981, François Mitterrand est en famille à l'hôtel "Au vieux Morvan" de Château-Chinon dans la Nièvre, son fief électoral. Mitterrand a déjeuné en famille, avant de s'éclipser tout l'après-midi jusqu'à son retour, vers 18h20. Jean Glavany, député PS, raconte la suite au JDD : à l'époque, il avait été chargé de rester près du téléphone pour communiquer les résultats à Mitterrand. "J'étais transi de trouille à côté de ce téléphone, explique Glavany. Lionel Jospin m'a appelé vers 18h30 : "Tu peux dire à François Mitterrand que les instituts le donnent gagnant à 51%. J'ai descendu les marches de quatre à quatre, poursuit Glavany, je tremblais de tout mon corps". A ce moment-là, Mitterrand est en train de discuter avec les journalistes Anne Sinclair et Yvan Levaï. Et quand Glavany lui annonce les résultats... il n'a montré aucune émotion. "J'ai attendu qu'il finisse une phrase, puis je lui ai glissé à l'oreille "Lionel Jospin me dit que vous êtes élu". Mitterrand m'a écouté et a dit "bon bon, nous verrons ça", puis il a repris le fil de sa conversation, exactement comme si de rien n'était. Il n'a pas eu une ride, pas un signe, rien n'a bougé sur son visage", raconte Glavany.

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