Un dix février

Publié le par Le Zouave

C'était il y a cinquante ans, un sacré bout de temps. Ou pas. Hier. Aujourd'hui. Une drôle de fête avec des affreux nez criblés de pustules, des vieux messieurs en costume et des jeunes gens dépareillés. Un orchestre incontrôlable car incontrôlé. Une chanson est enregistrée. Ou plutôt la partie d'une chanson. Mais de quoi je parle ? De quelque chose qui s'appelle A Day In The Life pardi.

Comme souvent avec John Lennon à cette époque là de sa vie, ça avait commencé par un article lu dans la presse. Un jeune gars plein de fric, l'héritier de la famille Guinness ni plus ni moins, avait eu un terrible accident de voiture. Il n'avait pas fait gaffe au rouge des feux tricolores et y avait laissé une partie de sa tête et toute sa jeune vie. Les Beatles l'avait d'ailleurs croisé et fréquenté dans plusieurs soirées du Swinging London. Tara Browne avait vingt-et-un ans et il n'entendra jamais cette chanson.

Le jeune irlandais, Tara Browne.

Le jeune irlandais, Tara Browne.

Dans le même journal, de janvier 1967, Lennon remarque un article déplorant l'état pitoyable des rues et routes de Blackburn, dans le Lancashire. On y relève quatre mille nids-de-poules. C'est 0,26 trous par habitant de la ville. Oui madame.

Toutes ces coupures de presse se transforme en une jolie chanson jouée à la guitare acoustique et aux paroles pas encore vraiment psalmodiées.

 

Paul McCartney, lui, a une petite bribe de chansonnette. Un truc brinquebalant et sautillant plein d'allitérations et d'onomatopées. Rien à voir avec la ballade sinistre et lancinante de son pote. Pour leur prochain enregistrement, ils décident pourtant de coller ces deux petites chansons ensemble.

Lennon suggère l'utilisation d'un orchestre symphonique pour combler les vides mais il n'a pas plus d'idées que ça. Un orchestre symphonique ? Rien que ça ? Bah oui, quelques mois auparavant le groupe avait décidé de se concentrer sur leurs enregistrements en studio. Ils ont soudainement le temps et les moyens de quelques folies. De toute façon, ils n'arrivaient plus à reproduire sur scène les couleurs et le psychédélisme qu'ils peignaient avec la complicité de leurs sorciers, ingénieurs du son dans les studios E.M.I. du nord de Londres.

Un dix février

Le groupe avait commencé à enregistrer le dix-neuf janvier et, déjà, plusieurs éléments sont en place. Le squelette de la future chanson en quelque sorte. Ringo expérimente sur les toms de sa batterie, il en découlera une de ces toutes meilleurs performance avec les Beatles. Réécoutez la chanson en n'écoutant que la batterie ! Entre les deux chansons, vingt-quatre mesures vides et une même note de piano qui résonne. McCartney à l'idée de faire compter ces mesures par leur homme à tout faire et ami proche, Mal Evans. Sur la version finale, on entend encore la voix de Mal, transformée par de multiples échos, qui hurle sous la musique. On y entend aussi un réveil qui sonne, il avait été actionné pour signaler le début du chant de Paul.

Mal Evans. Le premier enregistrement (fin janvier), Ringo au congas. George Martin, Paul & John... et le réveil
Mal Evans. Le premier enregistrement (fin janvier), Ringo au congas. George Martin, Paul & John... et le réveil
Mal Evans. Le premier enregistrement (fin janvier), Ringo au congas. George Martin, Paul & John... et le réveil
Mal Evans. Le premier enregistrement (fin janvier), Ringo au congas. George Martin, Paul & John... et le réveil

Mal Evans. Le premier enregistrement (fin janvier), Ringo au congas. George Martin, Paul & John... et le réveil

Nous voilà donc le dix février, il y a cinquante ans. Ce sont pas moins de quarante musiciens qui viennent dans le grand studio numéro 1. Ils seront payés trois-cent soixante-sept pounds et dix shillings pour quelque chose de scandaleux. Le tout sera filmé : on les aperçoit affublés de grotesques et ragoûtants faux nez. Ce moment deviendra le coeur du petit film qui est devenu la vidéo officielle du titre (à voir en fin d'article ci-dessous).

Et c'est bien sûr George Martin, et sa folie furieuse, qui aura l'idée. Qui fera l'idée. Il a donc fait venir tous ces musiciens, de l’Orchestre philharmonique royal et de l’Orchestre symphonique de Londres. Au risque de les exaspérer, il leur indique de faire l'exact contraire de ce qu'ils ont appris pendant de longues années. Ils vont devoir jouer une note totalement différente de celle jouée par leur voisin. Le coup de grâce vient de Paul McCartney qui leur demande à son tour de jouer la note la plus basse de leur instrument et de monter jusqu’à la plus haute qu’ils puissent jouer. Ils ont ces vingt-quatre mesures à leur disposition et peuvent jouer à la vitesse qu’ils désirent. On leur signalera juste un point de départ et un point d’arrivée.

La scène est surréaliste et colle bien à l'esprit ambiant. Des murs tombent dans les arts et la culture alors qu'on les érige ailleurs. Pour mettre à l’aise ces musiciens classiques pas du tout habitués à improviser et à jouer sans partition, les Beatles ont une idée farfelue. Ils vont transformer l’énorme studio numéro 1 en une véritable salle des fêtes. Ils y invitent de nombreux amis dont les Stones et Donovan. C'est là qu'apparaissent les faux nez, des grandes oreilles, des chapeaux haut-de-forme, et autres accessoires.

Pour réussir à enregistrer l’orchestre symphonique par-dessus la bande musicale des Beatles, et surtout pour multiplier cet enregistrement par quatre (ce qui aboutit à l’équivalent de 160 musiciens), on décide de faire tourner deux magnétophones 4 pistes ensemble, ce qui n’a encore jamais été fait. Dans la folie du moment, McCartney, vingt-quatre ans, se met à diriger l'orchestre. Le moment est gravé pour toujours. Orage et orgasme cacophonique.

Un dix février

Le 22 février, c'est la chasse aux pianos : on décide de monopoliser tous les pianos disponibles dans les studios E.M.I.. On en trouve quatre : John Lennon, Paul McCartney, Ringo Starr, George Martin et Mal Evans jouent simultanément un accord de mi majeur sur ces différents claviers. Ils recommencent encore et encore l’attaque des notes, en tout neuf fois, jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement synchronisés. La chanson se termine alors sur un brutal accord de piano qui résonne pendant cinquante-trois secondes.

L'enregistrement de A Day In The Life aura duré trente-quatre heures. Quatre ans auparavant, le groupe enregistrait son premier album, Please Please Me, en moins de dix heures. Un jour dans la vie. Une vie faite de moments d'accélérations. C'était un dix février. Et c'était un beau vertige.

Un dix février
Un dix février

Publié dans musique

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Commenter cet article

Filou 16/02/2017 13:43

Très très bel article sur cette song Max
Tout y est. On y est.

34 heures qui firent basculer le monde, on pourrait dire.

Belle histoire et belle leçon de poésie.
Et comment tous'les sont explosé en moins de deux.

Ca a l'air tout simple comme mais qu'est-ce qui s'est paseé dans la tête de john et Paul pour transformer une simple ballade en un truc aussi fou ?

Et sans oublier le petit Sugarplum fairy.
Tu aurais pu le mettre dans ton texte. Mais c'est vrai aussi qu'on l'entend pas dans la version officiel ;-)

Seb 10/02/2017 08:50

Merci pour ce petit bout de culture... que ferait-on sans toi!? la bise

Le Zouave 11/02/2017 22:29


Ah c'est marrant que tu utilises ce mot de culture.
En fin d'année dernière est sorti un film documentaire sur les concerts des Beatles, surtout sur cette période "boys band" où entre 1963 et 1966 ils ont écumés les salles puis les stades autour du monde. Le film fourmillait de moments très chouettes, parmi eux, une courte séquence où McCartney, 22 ans à peine, est interviewé dans un train entre New York et Washington. Le journaliste lui demande très sérieusement "what is your place in Western culture ?". Là-dessus, sans réfléchir et du tac-au-tac, le bambin lui répond : "Culture ? Pffff, it’s not... culture ! It’s just a good laugh.".
Ah il faudrait pouvoir trouver cette séquence, c'est frappant et touchant. Et à 22 ans, McCartney le pensait vraiment évidemment !